Dix ans à composer dans l’ombre, un diplôme d’ingénieur en poche et un premier EP sorti quand il s’est enfin senti prêt. Arthur Mess a traversées toutes les étapes dans l’ordre, à son rythme, jusqu’à ce que J’ai rêvé d’être artiste soit exactement ce qu’il voulait qu’il soit. Rencontre avec un perfectionniste qui a choisi la maturité plutôt que la précipitation.
Votre mère vous a donné une permission conditionnelle : « Termine tes études et fais ce que tu veux ». Combien de temps après votre diplôme d’ingénieur avez-vous vraiment osé basculer ?
Arthur Mess : J’ai obtenu mon diplôme en 2021. Le « basculement » n’a pas été immédiat ; il a d’abord fallu sécuriser ma structure de vie. Je me suis installé en Suisse, j’ai trouvé un appartement et j’ai acquis une stabilité dans mon travail d’ingénieur. C’est une fois ce socle établi que le manque de création s’est fait sentir.
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Le déclic est venu d’une projection à long terme : à 50 ans, quel regard porterais-je sur mon parcours ? Ce « flash » m’a poussé à assumer ce besoin d’être artiste. J’ai alors sélectionné six chansons parmi mes compositions accumulées pour construire un véritable arc narratif. C’est cet alignement entre stabilité professionnelle et maturité créative qui a rendu le moment opportun.
Vous composez en solitaire depuis vos 15 ans. Que s’est-il passé durant toutes ces années dans l’ombre ?
A.M. : Mes proches ont toujours suivi mon évolution ; ils connaissaient mes morceaux, mais je restais dans une phase de recherche. Durant ces dix ans, j’ai affiné ma justesse technique et ma capacité à transmettre des émotions.
Si j’ai attendu, c’est par exigence. Je sentais que mon travail n’était pas assez « mûr ». Je refusais de sortir des titres au compte-gouttes sans vision globale. Il me fallait trouver cet arc narratif cohérent. Ces années de silence ont servi à bâtir une base solide pour que mon premier projet ne soit pas juste une sortie, mais une identité affirmée.
Dans l’EP J’ai rêvé d’être artiste, vous utilisez le passé composé. Est-ce pour garder une distance ou pour assumer le chemin parcouru ?
A.M. : C’est un équilibre entre les deux. L’utilisation du passé composé permet de matérialiser ce rêve : aujourd’hui, le projet existe, l’EP est sorti, je peux donc assumer pleinement ce statut d’artiste.
Toutefois, ce temps verbal traduit aussi une forme de réalisme pragmatique. En 2026, la survie d’un artiste indépendant est un défi complexe. Je conserve donc une certaine distance car je n’abandonne pas mon métier d’ingénieur. Ce titre au passé est une archive de mon ambition, tout en restant ancré dans ma réalité actuelle de salarié.
Vous définissez votre musique comme « pop-rock organique et méthodique ». En quoi votre formation d’ingénieur influence-t-elle vos arrangements ?
A.M. : L’influence est concrète. Si la phase de composition (mélodies, thèmes, paroles) reste purement artistique et instinctive, la phase d’arrangement et de construction sur logiciel de MAO devient méthodique.
Ma formation d’ingénieur m’impose une rigueur et une efficacité indispensables. Mon temps est limité par mon activité professionnelle, je ne peux pas me permettre de m’éparpiller. J’aborde donc la structure du morceau et la gestion des ressources système comme un projet technique pour maximiser le rendu final.
Pourquoi avoir gardé le contrôle total (instruments, chant) jusqu’au mixage, confié à Omar Samadi ?
A.M. : Ces chansons sont profondément personnelles ; je devais interpréter moi-même chaque instrument (guitare, basse, piano) et poser ma propre voix pour garantir l’authenticité du récit. Je ne me considérais pas comme chanteur de prime abord, mais la force du texte l’a imposé.
En revanche, j’ai su déléguer le mixage et le mastering. Ce sont des disciplines d’une grande complexité technique qui exigent une expertise que je n’ai pas encore. Confier cette étape à Omar Samadi était une décision stratégique pour obtenir un rendu professionnel. Il a su magnifier mes musiques et je l’en remercie sincèrement.
Comment choisit-on les morceaux d’un premier EP quand on a 10 ans de stock ?
A.M. : J’ai laissé environ 50 chansons de côté. Le choix s’est opéré autour du titre éponyme, J’ai rêvé d’être artiste, écrit en 2021. Ce morceau synthétisait tout mon état d’esprit.
Pour l’accompagner, j’ai sélectionné cinq autres titres créant un arc narratif précis, souvent basé sur la personnification de la Musique (avec un grand M).
- Ailleurs : La déconnexion et le sentiment d’illégitimité.
- Hanté par son phrasé : La frustration créative.
- Si loin de moi : Le doute et la perte.
- La roue tourne : L’acceptation.
- Les avenues : L’ouverture des possibles.
- J’ai rêvé d’être artiste : Le bilan final.
Passer de l’enregistrement solitaire au live, comment se prépare-t-on à ce saut dans le vide ?
A.M. : Je ne le vois pas comme un saut dans le vide, mais plutôt comme un plongeon dans une mer que je connais et que j’aime. Bien que j’aie enregistré seul, j’ai toujours joué en groupe avec ma famille et j’ai déjà goûté à l’adrénaline de la scène lors de fêtes de la musique et de mon lycée.
C’est d’ailleurs un stress positif et addictif. Pour me préparer, je travaille intensivement l’interprétation guitare-voix et je prends des cours de chant pour parfaire ma justesse et mon endurance. Je suis prêt à défendre ce projet face au public.
Nous clôturons ce focus avec cette certitude tranquille que le projet est solide, que la scène viendra, que les cinquante chansons laissées de côté attendront leur heure. L’ingénieur a appris à gérer les ressources. L’artiste, lui, vient seulement de commencer.






