Il est rare qu’une chanson réussisse à faire rire, réfléchir et déranger simultanément. C’est pourtant exactement ce que propose BAÏKI avec KosmoX, un nouveau single aussi accrocheur qu’inconfortable. Derrière ce projet porté par Phil, artiste originaire de Charleroi, se cache une œuvre satirique ambitieuse qui utilise l’humour noir et la science-fiction pour interroger certains des mécanismes les plus anciens de l’humanité.
L’idée centrale du morceau est d’une simplicité redoutable : et si les êtres humains avaient besoin d’un ennemi pour exister ? Guerres, conflits territoriaux, divisions ethniques ou idéologiques seraient alors moins des accidents de parcours que des éléments profondément ancrés dans notre fonctionnement collectif. Face à ce constat, KosmoX imagine une solution absurde mais étrangement crédible à savoir partir à la conquête de l’espace et trouver enfin une espèce extraterrestre à détester.
Cette idée, volontairement grotesque, devient sous la plume de Phil un outil satirique particulièrement efficace. Loin d’adopter un ton moralisateur ou militant, l’artiste pousse la logique jusqu’à l’absurde en empruntant le langage enthousiaste des propagandes coloniales d’autrefois. Plus le discours paraît joyeux et optimiste, plus le malaise s’installe.
Musicalement, KosmoX s’inscrit dans une tradition où la chanson française rencontre l’énergie brute de la new wave belge. On y retrouve une mécanique rythmique implacable portée par une production claire et efficace réalisée par Philmarie au Studio La Rivière à Lasne.
Le refrain, particulièrement mémorable, agit comme un slogan politique imaginaire :
« On n’a jamais inventé mieux
Que le bon vieil ennemi commun. »
Une formule qui s’imprime immédiatement dans l’esprit de l’auditeur et résume à elle seule toute l’ironie du projet. Derrière son apparente simplicité se cache une réflexion beaucoup plus profonde sur les mécanismes de cohésion sociale et les dangers du rejet de l’autre.
L’écriture constitue d’ailleurs l’une des grandes forces du morceau. Phil manie l’ironie avec une précision remarquable. Son texte évoque la colonisation de mondes extraterrestres, la destruction de civilisations moins avancées ou encore la chasse aux « petits hommes verts » avec une légèreté volontairement dérangeante.
On pense parfois à Voltaire pour le goût de la satire, parfois à Jonathan Swift pour la cruauté du procédé. Comme dans Les Voyages de Gulliver ou Modeste Proposition, l’outrance sert ici à révéler une réalité plus inquiétante encore que la fiction.
Réalisé par Yves Huppen dans un atelier situé près de Charleroi, le clip vidéo met en scène Phil dans une trentaine de rôles différents. Grâce aux costumes, aux perruques et au maquillage, il incarne à lui seul une humanité caricaturale, arrogante et souvent ridicule.
Le récit suit un scientifique présentant avec enthousiasme les bienfaits d’une future colonisation spatiale pendant qu’un héros conquérant soumet progressivement une civilisation extraterrestre. Plus le discours se veut rassurant et pédagogique, plus les images révèlent une réalité sombre et violente.
L’exploit est d’autant plus remarquable que les effets visuels ont été réalisés avec des moyens limités. Yves Huppen a notamment appris à utiliser Blender et Unreal Engine afin de créer lui-même les séquences 3D du projet. Une démarche artisanale qui renforce finalement l’authenticité de l’ensemble.
BAÏKI signe une œuvre rare, intelligente et profondément actuelle. Un morceau qui utilise la science-fiction comme prétexte pour parler de notre monde, de nos peurs et de notre besoin parfois troublant de nous définir contre quelqu’un d’autre.
À une époque où les chansons engagées privilégient souvent le slogan à la nuance, KosmoX choisit l’ironie, l’intelligence et l’inconfort. Et c’est précisément ce qui le rend aussi captivant !






